Je suis atteint de misophonie et de misokinésie sévères, une aversion intense aux sons, bruits ou mouvements. Au-delà d'une gêne, cela déclenche des réactions émotionnelles disproportionnées comme une irritation soudaine, une colère sourde, une détresse qui, bien au-delà de l’anecdote, m’a longtemps échappé. Ça c’est la définition théorique, moi j’appelle ça le chaos. Je n’ai jamais su mettre des mots exacts sur ce que je ressentais. On pourrait croire que les mots suffisent à nommer ce chaos, mais pour moi ce fut une errance silencieuse. Sans doute parce que le vocabulaire me manquait, ou parce que ceci ne se laisse pas enfermer dans des définitions.
Il n’y a pas un souvenir où je n’étais pas ainsi. C’est en novembre 2017 que j’ai appris le nom de ce fardeau, et immédiatement, j’ai su que ce n’était pas anodin, bien que je l’aie toujours deviné en échangeant avec mes camarades. Paradoxalement, avec le temps je me dis qu’il aurait peut-être mieux valu ne jamais mettre un mot dessus, car c’est comme cette petite tache qu’on m’aurait signalée sur ma chemise. Depuis, je ne vois qu’elle, mais je suis seul à la percevoir, et pourtant j’ai l’impression qu’elle salit ceux qui m’entourent, ce qui me plonge dans une culpabilité.
Ma vie entière, j’ai scruté les mouvements de mâchoires et de doigts, les tics, écouté ces frottements imperceptibles, le coton sur une table, la peau sur du papier, une fenêtre qui claque sous la brise. Cette hypersensibilité aux matières, aux mouvements, aux sensations et à la douleur, j'ai besoin de laisser des morceaux quelque part, pour évacuer l'abondance.
Les Art Toys ont pour moi une résonance singulière, enfant, j’absorbais chaque détail, je les accumulais, je les transformais en souvenirs, et dans cette stimulation permanente mon esprit trouvait un équilibre, la charge était plus supportable.
Je veux rester cet enfant-là, celui qui touche, qui frappe, qui sent, qui observe, qui apprend sans relâche, parce que c’est dans ce rapport direct, physique, presque instinctif, que le monde cesse d’être hostile par le bruit et les mouvements. Les Art Toys, par l’intensité et l’infinité de leurs possibles se sont imposés comme une évidence, pouvoir tourner autour de l’œuvre, la saisir, la déplacer, la comprendre par le corps autant que par le regard à ce en silence. Alors j’ai pris une décision radicale, je ne donnerai plus mon temps à cette passion, je la cultiverai, je l’entretiendrai, et ce temps-là, devient plus doux, plus juste.
J’ai aussi choisi de ne jamais donner de visage à mes Art Toys. Mon visage, à moi, demeure impassible, mes yeux et mes oreilles portent déjà ce poids. Je préfère déplacer l’expression ailleurs, dans la dynamique des corps, dans les tensions, les proportions, les déséquilibres, là où l’émotion peut surgir sans passer par le visage et la tête, ces territoires qui m’ont si longtemps pesés.